Brouillard organisationnel
Journaux liées à cette note :
Collecter les sujets dans un issue tracker pour ne pas se répéter
En essayant de répondre à une question d'un ami au sujet du chapitre 7 « Bets, Not Backlogs » du livre Shape Up de Basecamp, j'ai cherché à mettre des mots sur les raisons qui me poussent à utiliser un issue tracker, une pratique que j'expérimente depuis plus de 15 ans. Cette note est le résultat de cette réflexion.
Pendant 5 ans, de 2018 à 2023, j'ai utilisé GitLab comme outil de issue tracker, en équipe, dans deux organisations différentes.
Avant d'aller plus loin, il me semble utile de montrer concrètement les types d'issue présentes dans ces trackers (voir aussi ces labels) :
- Bug — corriger un comportement qui ne correspond pas à ce qui est attendu
- Feature — implémenter une nouvelle fonctionnalité
- Enhancement — améliorer une capacité existante ; DoD : le comportement amélioré est mesurable ou observable
- Knowledge Gap — répondre à une question sans réponse accessible ; DoD : répondre à la question, indiquer comment trouver la réponse à cette question, si l'information n'était pas documentée, alors la documenter ou améliorer la documentation existante
- Spike — explorer une question technique ou une hypothèse incertaine dans un temps imparti ; DoD : du code est livré, une décision binaire est posée (concluante / non concluante) et documentée dans l'issue
- Enabler — préparer le terrain technique pour qu'une ou plusieurs issues futures soient implémentables en moins de 10h ; DoD : mergé sur main sans régression, les issues qu'il débloque sont identifiées
- User story développeur — exprimer un besoin d'infrastructure ou d'outillage interne sous forme de user story dont le "user" est un développeur ; DoD : code produit, environnement de développement amélioré, documentation ajoutée, etc.
- Meta-spec-writing — décomposer un périmètre flou en issues actionnables ; DoD : les issues enfants sont créées, estimées et prêtes pour le sprint planning
- Sprint planning — préparer et documenter une session de sprint planning ; DoD : date, participants et issues candidates documentés avant la réunion, décisions prises et issues assignées documentées après
- Sprint retrospective — préparer et documenter une session de rétrospective ; DoD : date et sujets à aborder documentés avant la réunion, décisions et actions correctives documentées après, chaque action corrective génère une issue de suivi
Pourquoi je crée systématiquement une issue ?
Mon approche consiste à créer une issue dès qu'une idée, un bug ou un sujet émerge — même sans intention de le traiter immédiatement.
C'est un point qui me tient à cœur, parce qu'il m'agace profondément de voir les mêmes sujets resurgir sans cesse sans jamais être vraiment travaillés.
J'ai souvent observé dans les open spaces des conversations de 10-20 minutes autour d'un sujet où chacun y va de son opinion, de son intuition, de ses mises en garde et de ses objections, puis retourne à ses activités… pour recommencer le même débat deux jours plus tard. Tout ce qui a été dit est perdu et rarement approfondi.
Ces "conversations de couloir" récurrentes sont un symptôme classique de non-décision : personne ne bloque explicitement, personne n'avance vraiment — la discussion tourne en boucle, invisible et non tracée. Dans certains cas, elles dégénèrent en Stop Energy : les mêmes objections ressurgissent à chaque fois, épuisant le porteur de l'idée sans jamais produire de résolution.
Je préfère de loin créer l'issue avant toute conversation. À défaut, quand j'assiste à une discussion informelle qui tourne en rond, je la crée à chaud, y dépose les idées échangées, et la partage aux participants pour vérifier que j'ai bien retranscrit. La prochaine fois que le sujet resurgit, j'invite chacun à la lire et ajouter son commentaire ou voter "+1".
L'issue devient un espace formel où chacun peut argumenter et enrichir le fil à son rythme ; le Sprint Planning devient le moment de délibération légitime où l'équipe arbitre collectivement si l'issue doit être traitée dans le nouveau sprint ou non.
Cette rigueur n'est pas simple à tenir : quand l'équipe a l'habitude de tout régler à l'oral, créer une issue peut passer pour de la lourdeur bureaucratique. Je la tiens malgré tout, parce que le coût de la répétition me paraît plus élevé que celui du traçage. Surtout, à long terme, cela évite le brouillard organisationnel.
Cette utilisation d'un issue tracker s'inspire du monde du logiciel libre, où des issues peuvent rester ouvertes des années, voire des décennies, et servent de mémoire collective pour comprendre la complexité d'une demande, les trade-offs, les ressources disponibles.
Quand cette méthode est appliquée pendant plusieurs années dans une organisation, un issue tracker peut contenir des centaines voire des milliers d'issues ouvertes, mais ceci ne pose pas de problème car ces issues ne constituent pas un backlog.
Un backlog est une liste d'items extraits et sélectionnés de l'ensemble des issues de l'issue tracker — un sous-ensemble volontairement restreint et de meilleure qualité. Priorisée, maintenue à jour et régulièrement affiné, cette liste représente le travail potentiel sérieusement envisagé pour le produit. Lors du Sprint Planning, les parties prenantes — développeurs, produit et autres contributeurs concernés — discutent et arbitrent ensemble les priorités pour décider quels items intégreront le Sprint Backlog.
Journal du jeudi 19 juin 2025 à 12:25
J'ai découvert la semaine dernière, le concept de "Brouillard de la guerre" de Carl von Clausewitz. Depuis, je n'arrive plus à quitter ce concept de mon esprit.
Je vois dans ce concept énormément de points communs avec ce qu'il se passe dans les organisations de travail.
Je pense qu'à l'avenir je vais utiliser les termes "brouillard organisationnel" ou "brouillard corporate" pour décrire ces concepts.
Voici quelques éléments qui caractérisent de "Brouillard organisationnel" :
- L'opacité informationnelle - Les informations cruciales circulent de manière fragmentée, déformée ou retardée entre les différents niveaux hiérarchiques et départements.
- L'ambiguïté stratégique - Les objectifs réels de l'organisation, les priorités changeantes et les non-dits politiques créent une vision floue de la direction à prendre.
- La complexité relationnelle - Les jeux de pouvoir, les alliances informelles et les agendas cachés rendent difficile la compréhension des véritables enjeux et motivations.
- L'incertitude décisionnelle - Les processus de prise de décision opaques, les responsabilités diluées et les changements fréquents de cap génèrent confusion et stress.
Autres réflexions qui me viennent à l'esprit.
Pour les concepts de "brouillard de la guerre" et de "brouillard organisationnel", je vois des liens avec :
- avec les concepts décrients dans le livre Systemantics.
- le féodalisme managérial de David Graeber
Je me suis aidé de Claude Sonnet 4 pour la rédaction de cette note.